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Le principe charmant mort, nous avons invente l’homme feministe

Le principe charmant mort, nous avons inventé l’homme féministe - Elisende Coladan

 

En 2017, une féministe argentine, Lore Kalemberg[1], a publié cette affiche, dans la revue Furias[2]. En voici la traduction : « Le principe charmant mort, nous avons inventé l’homme féministe. Nous n’aurons jamais la paix ! »

Lorsque je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit que cette phrase correspondait exactement à ce que j’observais de plus en plus fréquemment dans les collectifs féministes mixtes que je connaissais, chez certaines de mes amies et ce que j’entendais également en consultation.

Pendant une courte période, moi aussi j’avais été pleine d’espoir, notamment parce que je connaissais de plus en plus d’hommes jeunes, avec une compréhension des inégalités et des systèmes oppressifs, se montrant comme des alliés. Leur manière de faire semblait plus égalitaire. Comme ces hommes sachant écouter, qui ne prennent pas systématiquement la parole ou qui font leur tâche à part égale lors d’évènements féministes. Je me revois éberluée, lorsque en 2015, un des organisateurs d’une de ces rencontres, avait fait taire un autre homme qui monopolisait la parole, lui expliquant combien ce qu’il faisait était problématique, puis il a immédiatement passé la parole à une femme. C’était la première fois, dans toute ma vie, que je vivais une telle situation. Pourtant, peu d’années plus tard, j’avais découvert "l’attitude problématique" de ce même organisateur envers des femmes que je connaissais. Ou, l’année suivante, en 2016, cette photo (voir ci-dessus) d’un homme dans une manifestation « ni una menos » au Chili, admiré par un certain nombre de manifestantes et qui a fait le tour du monde, alors que peu de temps après nous avons appris qu’il avait plusieurs plaintes à son encontre pour « violences de genre ». Ou, le souvenir que j’ai du rassemblement « metoo », en 2017, place de la République, où une jeune femme est venue me dire sidérée qu’elle avait croisé son ex violent, avec une pancarte « féministe ».

A partir de là, j’ai encore plus chaussé mes lunettes violettes [3] et regardé ces hommes se disant féministes[4], d’un tout autre œil. En même temps, en thérapie, j’ai commencé à voir des jeunes femmes qui étaient tombées dans le piège de l’homme se proclamant « allié du féminisme ». En fait, pour un grand nombre d’entre eux, il ne s’agit que d’un discours et de comportements appris, parfois à la perfection. Ils s’emparent des écrits et idées féministes, en faisant du « copier-coller » et du mansplaining. Ils peuvent également se présenter comme celui qui va expliquer le féminisme aux autres hommes [5], pour provoquer des prises de conscience. Cependant, ils ont une image dans la sphère publique qui diffère grandement de celle qu’ils donnent dans la sphère privée.  Ils semblent avoir bien intégré, en surface, les concepts du féminisme sans renoncer pour autant à leurs privilèges ni à des comportements machistes. Comme, par ailleurs, un grand nombre d’entre eux consomme de la pornographie[6], ils continuent à être maltraitants et à exercer des violences, notamment sexuelles. Aggravées par la dissonance cognitive créée à cause de la différence entre ce qu’ils disent et leurs actes.

Ils peuvent même, parfois, se présenter en « sauveurs » alors qu’une personne sort d’une relation de maltraitance ou qu’elle a subi des violences. Ils écoutent pendant des heures les récits, paraissent comprendre les blocages (y compris sexuels [7]), prennent soin avec bienveillance et accueillent les émotions. Cela s’accompagne toujours et dès le début, de petites incohérences entre ce qu’ils disent et leurs actes, mais ça reste subtil [8]. Après une période de « réparation », il commence à y avoir des contradictions de plus en plus fréquentes entre le discours et les actes, créant de la souffrance. Ce schéma se répète suffisamment souvent pour qu’il donne à réfléchir [9]. Nombre de jeunes femmes aujourd’hui se méfient de ce profil d’hommes et ne leur font plus confiance. Lorsque cela ne va pas, lorsqu’il y a eu maltraitance et violence par le passé, il est préférable de prendre le temps de se rétablir, de comprendre ce qui est arrivé et de prendre soin de soi, avec des amies féministes, plutôt que de se blottir dans les bras d’un « allié » supposé.

Parallèlement, d’autres femmes féministes s’informent, se forment et lisent abondamment afin de transmettre toutes leurs connaissances et expériences à leur compagnon, attendant de grands changements de leur part, allant au-delà du partage des tâches ménagères et de la prise en charge des enfants. Mais, de quoi cela vaut-il si, à chaque discussion, au moindre problème, fusent des remarques du style « je fais ce que je peux, tu exagères, ce n’est pas si grave que ça, … ». En fait, si la charge mentale de leur changement, vient toujours de leur compagne, l’avancement est faible et très lent (y compris quand ils pensent avoir tout compris et qu’ils le clament). Beaucoup d’entre elles sont très frustrées et s’épuisent en escomptant qu’ils deviennent un parfait allié du féminisme.  

Au lieu d’attendre l’homme féministe qui « un jour viendra » [10] ou consacrer son temps à expliquer et expliquer encore, en vain, il est nécessaire d’enlever de son propre imaginaire l’illusion de l’homme féministe. Tout comme le Prince Charmant, il n’existe pas et n’est qu’une création patriarcale. Les hommes hétéropatriarcaux ont, derrière eux, des centaines d’années de domination et d’oppression sur les femmes, avec de nombreux avantages. Ils ont des femmes pour s’occuper d’eux, de leur maison et de leurs enfants. Ils vivent leurs relations et leur sexualité comme bon leur semble, de manière affichée ou secrète, protégés par la culture du viol, parce que cela leur est permis socialement et juridiquement. Pourquoi voudraient-ils perdre leurs privilèges ?

S’il y a des hommes qui se questionnent sur leurs comportements et sur leurs acquis, cela ne les transforme pas pour autant en « hommes féministes ». Qu’ils s’interrogent, qu’ils (nous) écoutent et lisent, qu’ils changent sans l’annoncer à tous les vents, qu’ils travaillent toutes leurs constructions machistes mais sans s’afficher, ni prendre des rôles de leaders, de sauveurs ou de donneurs de leçons dans des contextes féministes ou dans leurs relations. Comme dit bien le slogan féministe : « Ne me libérez pas, je m’en charge. »

 



[3] Chausser des lunettes violettes est une métaphore utilisée par l’écrivaine Gemma Lienas dans son livre sur le féminisme destiné à un public adolescent « El diario violeta de Carlota », Ed. Destino Infantil & Juvenil. Dans son ouvrage, il s’agit de voir le monde avec un regard critique du point de vue des inégalités de genre.

[4] A l’instar d’Ivan Jablonka, historien et écrivain français, professeur d'histoire contemporaine auteur du livre « Des Hommes justes », dans lequel il s’autodéclare féministe et imagine « une nouvelle utopie avec des masculinités compatibles avec le droit des femmes et de tous les hommes » où il parle « d’une nouvelle morale du masculin ». Propos entendus lors d’une émission sur France Culture où les invités s’interrogent sur « Peut-il y avoir des hommes féministes ? » A ce que Éric Eschimann de l’Obs répond que l’on peut légitimement se demander, comme le font nombre de féministes, s’il ne s’agit pas en fait d’une tentative pour les hommes de se remettre au centre du jeu (mn 25’) https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/peut-il-y-avoir-des-hommes-feministes

[6] « L’impact de la pornographie n’est pas limité aux femmes qui subissent des violences sur les tournages mais s’impose à l’ensemble de la société. Les scénarios rédigés par les agresseurs font l’apologie de la haine des femmes, de la haine raciste et lesbophobe, de la haine des pauvres, de la pédocriminalité, de l’humiliation et de la déshumanisation des femmes et des filles. » https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/12/21/les-methodes-de-l-industrie-pornographique-sont-identiques-a-celles-des-reseaux-de-traite-des-etres-humains_6064099_3232.html

[7] En apparence tout au moins. Ils peuvent montrer en apparence que ne pas avoir de relations sexuelles n’est pas un problème et, en même temps, pour certains avoir des relations sexuelles ailleurs (dans le secret ou sous « couvert de polyamour, parfois imposé»). Car, c’est bien connu, leurs besoins sont « impérieux » (encore une idée reçue).

[8] Comme dans beaucoup de relations qui par la suite deviennent maltraitantes. Mais les femmes nous avons été « programmées » à minimiser ou nier tous ces signaux, notamment au début d’une relation, privilégiant les aspects positifs et agréables.

[9] En 2020, un célèbre avocat espagnol, connu parce qu’il avait conduit l’une des affaires les plus emblématiques de féminicide en représentant la famille de la victime, a été condamné pour violence sexiste. Le juge a souligné dans sa sentence que l’accusé méritait « le plus grand des reproches pénaux, parce qu’à tout moment il était conscient de l’illicéité de son comportement, en sa qualité d’avocat spécialisé en la matière ». Traduction de passages de l’article https://www.eldiario.es/pikara/maltratador-politicamente-correcto_132_6138793.html

[10] Allusion à la chanson "Un jour mon prince viendra" du film Disney « Blanche Neige et les Sept Nains » 

 

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