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Féminicides et violences machistes systémiques

 Féminicides et violences machistes systémiques – Elisende Coladan

 

Le journal Le Monde, sortait, le weekend dernier, un dossier titré « Féminicides : mécanique d’un crime annoncé » [1], que j’ai lu. France 2 a programmé, le mardi suivant, un documentaire « Féminicides » [2], réalisé par Lorraine de Foucher, suivi d’un débat[3], avec pour invités la réalisatrice du documentaire, Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes,  Luc Fremiot, ancien magistrat, Hélène de Ponsay, soeur d'une victime de féminicide, cofondatrice (et vice Pdte) de l'Union nationale des familles de féminicides et Antoine Mouilliere, fils d'une victime de féminicide. Documentaire et débat que j’ai regardés avec attention. Aucune féministe n’a été invitée, alors que le terme  lui-même de féminicide a été proposée par des féministes [4]. Comme je m’y attendais, j’ai été extrêmement déçue. Pourquoi ? Certes, depuis #metoo, il n’est plus question de parler de « crimes passionnels » et il est de plus en plus question de féminicides. Certes, il est question de la mécanique de l’emprise et c’est extrêmement important d’en parler. Mais: les féminicides doivent absolument être vus dans le contexte social dans lequel ils ont lieu et nous vivons : celui des violences machistes systémiques. Il ne s’agit pas d’actes isolés. Dire que ce sont des individus qui ont vécu eux-mêmes des violences et qui ont besoin de contrôler leur femme, n'est pas suffisant. Expliquer la mécanique de contrôle et comment elle déraille, n’est pas suffisant.

 

« La violence féminicide peut effectivement se terminer par un meurtre ou une tentative de meurtre,  mais aussi dans d’autres formes de mort violente: accidents provoqués, suicides et morts évitables dérivées de l'insécurité, le manque d’attention et de soin, ainsi que l'exclusion. » [5] Car il n’y a pas que le meurtre pour tuer une femme. Combien de suicides sont en fait des féminicides ? Combien de dépressions graves sont des formes de féminicides ? Combien de problèmes psychologiques, physiques (comme les cancers), économiques sont d’autres formes de féminicides ? Il est indispensable d’écrire et de dire que la cause en est les violences machistes systémiques.

 

En octobre dernier, j’ai assisté au Ier Congrès International pour l'Éradication des Violences Machistes organisé par l’Institut des Femmes de la Généralité de Catalogne[6], à Barcelone. Ce même institut souligne que les féminicides sont des meurtres qui s’inscrivent dans un contexte dans lequel « il est indispensable d’assumer la responsabilité institutionnelle et sociale dans le maintien des structures machistes, patriarcales et androcentriques qui soutiennent un cadre idéologique et qui facilitent la reproduction de la violence machiste.[7]» Pendant ce congrès, l y a beaucoup été question de l’importance de la notion de violences machistes systémiques. En effet, il est absolument nécessaire de voir les violences comme un système sur lequel repose notre société patriarcale et comprendre que « la violence machiste est une dynamique générale matérialisée et incarnée par des pratiques et des expériences de vie des femmes. Elle ne serait pas possible sans un puissant système punitif social. La structure sociale machiste dans son ensemble surveille et punit les femmes par divers outils, mécanismes et méthodes corporelles. »[8]

 

Tuer sa compagne, ce n’est pas seulement la tuer. C’est envoyer un message d’attention à toutes les femmes : si vous souhaitez vous soustraire au contrôle d’un homme, si vous voulez retrouver votre liberté, voilà ce qui risque de vous arriver. Ces meurtriers contrôlent parce que tout dans notre société patriarcale les y autorise, voire les y invite. De l’amour romantique, avec tout son langage possessif -tu es mienne- et ses mythes d’unicité -nous ne sommes qu’un-, au harcèlement de rue qui nous indique que nous n’y sommes pas les bienvenues et que cet espace ne nous appartient pas, en passant par les injonctions à plaire, à avoir un corps correspondant à des canons de beauté établis par des hommes. Tout est fait pour nous faire perdre notre identité. Qui sommes-nous si ce n’est la femme de … En France, par exemple, en nous mariant, nous perdons, non seulement notre nom de famille, mais notre prénom également : nous devons « Madame Pierre Durant » …  Lors du débat sur France 2, j’ai remarqué comment le fils d’une victime de féminicide, alors qu’il avait compris toute l’horreur de ce qu’avait vécu sa mère, répondait tout naturellement, à la question de comment il allait : « Ça va, j’ai une petite maison, une petite femme, un travail ». Dans cet ordre. Cela pourrait paraître anodin, mais il y a une grande différence entre « je suis marié » : un état et « j’ai une petite maison, une petite femme » : des possessions. Pourtant, cette formulation est très habituelle, alors qu’elle est très symbolique d’un état de fait.

 

Les féminicides s’inscrivent clairement dans un récit de peur et de domination. N'oublions pas qu'ils n'ont pas forcément lieu qu'à l'intérieur d'un couple, comme peuvent donner à penser l'enquête du Monde et l'émission sur France 2. Un féminicide, c'est avant tout le meurtre d'une femme pour la raison d'être femme. Tout est fait pour nous amener à vivre dans la peur: peur de sortir seule, peur de nous retrouver sans ressources financières, peur de ne pas être mère, peur de ne pas être en couple, peur de la violence masculine, peur d’être violée, peur d’être trop grosse, peur de ne pas être belle, peur de ne pas être entendue, peur de ne pas être crue lorsque nous dénonçons, peur de… Ce récit s’accompagne automatiquement d’un besoin : celui d’être protégée, d’avoir un compagnon qui « veille » sur nous, qui « prend soin » de nous. Ce qui est complètement intégré de manière symbolique, puisqu’il est couramment admis que l’homme doit avoir une plus grande taille que la femme, gagner plus d’argent, venir d’un milieu socio-économique supérieur, avoir plus de diplômes, être plus âgé, C'est ainsi que les relations homme/femme s’installent dans un un système de domination. 

 

Par ailleurs, nous vivons dans des récits construits sur la peur et la culpabilité. Si une femme ne se sent pas bien dans son couple, elle va quasiment toujours se demander ce qu’elle peut faire pour que ça aille mieux, ce qu’elle a mal fait pour ça n’aille pas bien.  Sur des récits qui nous expliquent, comme le font le dossier du Monde et l’émission sur France 2 que le féminicide est l’exceptionnalité. Evidemment trop nombreux : une femme est assassinée par son compagnon ou ex-compagnon tous les 2,5 jours[9], mais tout de même exceptionnels. Les assassins sont présentés comme des êtres manipulateurs, possessifs, dont la violence d’abord psychologique, va crescendo pour en arriver au meurtre. Ils peuvent être monsieur tout le monde, pas forcément des brutes, mais restent tout de même l’exception. Alors que des hommes machistes et par conséquent violents, sont majoritaires dans notre société. Ils dominent parce qu’ils savent qu’ils peuvent le faire. Par ailleurs, la société réagit peu et trop peu souvent face à ces violences. C’est ainsi qu’un message très clair est envoyé aux femmes : elles doivent faire attention, se maîtriser et ainsi éviter la violence machiste. 

 

Les féminicides sont l’aboutissement d’un régime de domination et de contrôle dans lequel nous vivons, les femmes. La société tout entière fonctionne sur des mécanismes de violences machistes, totalement acceptés. Des femmes qui ont vécu l’inceste, qui ont vécu des violences dans l’enfance, des femmes qui ont vécu des harcèlements, des attouchements et des viols sont des femmes qui ont subi le contrôle d’un homme ; Il est indispensable de rendre visible ces mécanismes de violences machistes, de les expliquer, d’en comprendre leur fonctionnement, afin que la responsabilité collective soit effective. Arrêtons de voir les féminicides comme des actes isolées, certes nombreux, mais conséquences de comportements individuels. C’est seulement ainsi qu’il sera possible de prévenir les violences,  de lutter contre elles et d’écouter, croire et accompagner toutes les femmes qui les subissent.

 


[4] La féministe française Hubertine Auclert l'utilise en 1902 dans le Radical, à propos d'une loi dite "féminicide. Le terme en anglais est popularisé dans les années 1980 par la Britannique Jill Radford et par Diana E. H. Russell, qui en ont proposé la définition3,4. Le terme, défini alors comme « meurtre de femmes commis par des hommes parce ce que sont des femmes », est utilisé publiquement pour la première fois au Tribunal international des crimes contre les femmes, à Bruxelles, en 1976. Wikipédia

[5] Traduction du texte sur les féminicides de l’Institut des femmes de la Généralité de Catalogne http://dones.gencat.cat/ca/ambits/Observatori-de-la-Igualtat-de-Genere/violencies-masclistes/feminicidis

[6] La Généralité de Catalogne est l'organisation politique de la communauté autonome de Catalogne, en Espagne. Elle est régie par le statut d'autonomie de la Catalogne entré en application en 2006 et elle est située à Barcelone, capitale de la Catalogne.

[7] Traduction du texte sur les féminicides de l’Institut des femmes de la Généralité de Catalogne http://dones.gencat.cat/ca/ambits/Observatori-de-la-Igualtat-de-Genere/violencies-masclistes/feminicidis

[8] “La construcción del relato sobre el terror sexual” Nerea Barjola Ramos

[9] Victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part du conjoint : 219 000 femmes par an.  En 2017, 130 femmes ont été tués par leur partenaire ou ex-partenaire intime "officiel" (conjoint, concubin, pacsé ou « ex ») ou non officiel (petits-amis, amants, relations épisodiques...). https://stop-violences-femmes.gouv.fr/les-chiffres-de-reference-sur-les.html

 

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Commentaires: 1
  • #1

    Spangle (dimanche, 07 novembre 2021 03:19)

    Merci ! Non seulement c'est l'exacte vérité mais c'est très important de le dire, de le répéter, d'insister là-dessus jusqu'à ce que ça devienne impossible de passer à côté. La société continue à combattre l'intégrité et l'autonomie des personnes sexisées (femmes et/ou personnes trans) de toutes les manières possibles, de la plus sournoise à la plus effroyable. Les mécanismes qui suscitent et soutiennent la violence sexiste ne sont encore que trop peu montrés, analysés et surtout dénoncés en tant que tels.