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Femmes autistes, amour romantique et violences sexuelles

Femmes autistes, amour romantique et violences sexuelles

Elisende Coladan

 

Cette année, j’ai assisté à deux présentations de Muriel Salmona[1] au sujet de psycho-traumas et femmes autistes, pendant lesquelles elle a avancé des chiffres qui indiquent que près de 90% de femmes autistes sont victimes de violences sexuelles. Les raisons le plus souvent évoquées, pour lesquelles elles sont si vulnérables , sont le fait qu’elles ont des difficultés dans les relations humaines, qu’elles n’arrivent pas à décoder les formes de communiquer comme les codes de la séduction, qu’elles sont crédules et naïves. A cela s’ajoute le fait qu’elles sont de véritables caméléons sociaux, qu’elles ont tendance à se sur-adapter.

Si la majorité des femmes dans notre société, croient aux histoires « merveilleuses » de l’amour romantique, dont celles de l’amour inconditionnel et l’amour plus fort que tout, cela est encore plus accentué chez les femmes autistes. Elles vont avoir tendance à penser que, d’une part tout le monde est bienveillant et bon, parce qu’elles le sont elles-mêmes et d’autre part, elles vont imaginer que le modèle idéal du couple qui s’entend à merveille, où il n’y a besoin de rien dire pour se comprendre, où l’homme va être là pour aider et soutenir, est celui à suivre, sans aucun questionnement.

Si elles ont de la chance et rencontrent une personne correcte, ce modèle leur conviendra parfaitement et elles s’y sentiront bien ou alors elles s’en accommoderont tant bien que mal, progressivement, mais sans violences. Par contre, pour un grand nombre d’entre elles, les relations amoureuses ou la vie de couple seront synonyme de grande souffrance, d’innombrables incompréhensions et de remises en question, de malaises et trop souvent de maltraitances ou de violences sexuelles.

Lorsque l’on avance dans la vie, en essayant de se faire accepter, parce que différente, qu’un homme s’intéresse à vous et vous trouve intéressante, cela est porteur de beaucoup d’espoir. De très nombreuses femmes ont du mal à imaginer qu’un homme qui dit les aimer puisse, en réalité, être un menteur qui est simplement en train de mettre en place des mécanismes d’attraction et d’emprise. Pour les femmes autistes, non informées, cette possibilité n’effleure même pas leur esprit. Crédules, elles vont très facilement se laisser séduire et croire aveuglement à toutes les promesses d’amour. Si quelqu’un dit « je t’aime », cela ne peut qu’être vrai. Pour elles, il est impossible de mentir sur un sentiment aussi important.

Dans les romans, dans les films tout à l’air si simple : deux êtres se rencontrent, se plaisent et tout semble couler de source ensuite. Ou bien, de nombreux obstacles apparaissent, mais l’amour étant plus fort que tout, ils peuvent être franchis et mieux encore, le couple en sort plus unis et plus solide. La réalité est toute autre, mais elle n’est que très rarement montrée. Cela commence à être le cas, dans certains documentaires, mais ils donnent souvent l’impression qu’il ne s’agit que de cas isolés. Les violences machistes sont nombreuses pour toutes les femmes, mais les femmes autistes ont de plus grandes difficultés que les autres pour les voir. Elles ont souvent besoin de temps pour aller vers quelqu’un, alors que l’imaginaire actuel tourne autour d’immédiateté.

C’est le cas, par exemple, quand une femme autiste, se tient en retrait d’une rencontre sociale, parce qu’elle a le besoin d’observer avant de s’intégrer et que l’on va la pousser à passer les étapes, en l’amenant à se joindre à un groupe, à danser, à boire, … Elle va très rapidement passer de nombreuses barrières, qui en fait la protègent et elle va trop vite adopter de comportements sans les comprendre, afin d’être acceptée. Cela va créer une situation de vulnérabilité extrême.

Ou alors, lorsque l’on va la presser d’avoir un « petit-ami » à tout prix parce qu’elle se sent bien avec quelqu’un, alors que ce qui lui convient plutôt c’est une relation amicale, tendre, affectueuse dans laquelle elle pourra s’engager doucement, en observant, en analysant et en se créant un cadre sécurisant. Mais aujourd’hui, cela semble « ringard », il faut avoir des relations sexuelles rapidement, se voir régulièrement et se « mettre » en couple.

Dès que quelque chose commencera à dysfonctionner, elle s’interrogera en priorité sur elle-même, habituée au fait que c'est elle qui est « bizarres », qui ne « fonctionne pas comme tout le monde ». Elle entendra dire par son compagnon qu’il ne la comprend pas, qu’elle n’est pas « comme les autres », que quelque chose ne va pas chez elle. Elle lira grand nombre de livres sur le couple, sur comment être plus désirables, comme maintenir l’harmonie à deux, redoublera d’efforts et s’oubliera complètement au profit d’un idéal qui fera le lit de la violence, psychologique d’abord, souvent suivie ou accompagnée par des violences physiques et sexuelles.

Dans le meilleur des cas, elle mettra fin rapidement à la relation, dès qu’elle se rendra compte que ses efforts ne servent pas à grand-chose, qu’elle est en train de s’épuiser à essayer de se conformer à un modèle qui en fait lui est préjudiciable.

Mais dans bien des situations, ce sera son partenaire qui l'abandonnera, parfois sans explication aucune, brutalement et la laissera dans un grand désarroi. Ce qui peut arriver, tout aussi bien quand il y a eu juste une relation sexuelle, parfois imposée, pas réellement consentie, vécue dans l’incompréhension de comment l’homme pourtant si passionnant lors d’un dîner, si attentionné, change brusquement dans la chambre à coucher ou juste après avoir couché. Mais cela peut arriver aussi après plusieurs mois, voire d'années de relation difficile. Parfois, non pas par maltraitance, mais juste parce qu’il y a eu impossibilité de part et d’autre d’établir un dialogue et que cela est allé d’incompréhension en incompréhension, surtout lorsqu’il n’y a pas eu de diagnostique posé et que la femme dans le spectre autistique ignore qu'elle y est.  Dans ces conditions, elle aura aussi fortement tendance à se remettre en question, à se poser des questions sur elle-même et à se demander ce qu’elle aurait pu faire pour que cela se passe autrement, sans jamais imaginer que l’autre a aussi sa part de responsabilité.

Dans la situation des femmes autistes, où le besoin de suivre des modèles est extrêmement importante car ce sont eux qui leur permettent de s’intégrer au monde, si les seuls exemples possibles, accessibles, visibles sont ceux de l’amour romantique, rien n’est fait pour leur permettre d’accéder à une compréhension de ce qui leur arrive. Elles essaieront de manière réitérée de se remettre en question, de faire des efforts pour maintenir coûte que coûte une relation, qui en fin de compte leur est nuisible. Souvent, l’entourage n’aidera pas, en les culpabilisant avec des phrases terribles comme « tu n’arrives pas à garder une relation longtemps », « tu es une véritable girouette », « tu ne sais pas ce que tu veux », « tu as un problème avec les hommes », « tu t’isoles trop, prends sur toi et va vers les autres » et autres jugements extrêmement nocifs. Cela les amènera soit à se protéger de plus en plus, à se replier encore plus sur elles-mêmes et à s’isoler, soit à essayer de se dépasser, à s’adapter à tout prix à une société où la norme est le couple hétérosexuel façonné par l’amour romantique et elles seront en grande souffrance, souvent même en grand danger.

 

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