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Sous les pavés: l’emprise

emprise
Marie L. "La lune mauve"

Sous les pavés l'emprise

Elisende Coladan 

 

TW: Violences psychologique, physiques et sexuelles -viol

 

Du noir sous les pavés

 

ELLE marche depuis des heures, ses pieds lui font mal, tout son corps meurtri la fait souffrir. Son entrejambe est sensible et douloureux. Chaque pas est un déchirement, l’empêchant d’avancer sans souffrir. Pourtant, tout son être est en mouvement, pas après pas. ELLE voudrait être loin, très loin, le plus loin possible de toute l’horreur vécue.

Partie du centre-ville, où ELLE habite dans un bel appartement, avec vue sur le parc de Bois-Préau, ELLE a péniblement remonté la côte qui mène au bois de St Cucufa. Le contact avec la Nature la revivifie: le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, le glougloutement de l’eau des ruisseaux, la brise qui effleure sa peau. Les petits sentiers lui permettent de fuir la présence d’autres êtres humains. Surtout les hommes. ELLE ne supporterait pas, en ce moment, d’avoir à croiser le regard de l’un d’eux. Heureusement, les rares qu’ELLE a rencontrés étaient des joggeurs, les écouteurs sur les oreilles, courant le regard perdu au loin. Cette dernière image la tranquillise : ils ne l’embêteront pas puisqu’ils ne la voient même pas. Mais une autre image se superpose, celle d’un casque de musique, angoissant, la faisant frémir à chaque fois qu’elle croise un coureur.

Le sang s’est figé sur son entre-cuisse, le pantalon lui colle à la peau et devient tout cartonné. Le frottement à chaque pas, ravive la brûlure qu’elle sent sur son sexe. Elle regarde ses poignets, meurtris, enflammés, légèrement bleutés. Sa tête résonne comme un tambour et par moments, son regard s’embrume. Pas de larmes, par de cris, seule sa bouche est extrêmement sèche. Elle n’a pas pris d’eau et la soif se fait sentir. ELLE se prend à rêver d’un verre d’eau du robinet, toute simple. Mais là, en pleine forêt, il n’y a pas d’endroits où s’abreuver. Les arbres semblent tourner tout autour, se rapprochant et s’éloignant comme dans une danse syncopée. Ses jambes se dérobent sous elle. ELLE s’appuie contre un tronc d’arbre et se laisse glisser tout le long, se retrouvant assise sur la mousse humide de rosée ? ramenant ses pieds contre elle et appuyant sa tête douloureuse contre ses genoux. L’épuisement se fait sentir. ELLE voudrait que tout cela s’arrête, tellement elle se sent meurtrie. ELLE ne sait pas combien de temps elle reste ainsi, comme anesthésiée, ailleurs, absente à tout ce qui l’entoure.

Une sensation humide contre sa joue la force à ouvrir les yeux. Un chien roux de grande taille, au regard d’une douceur infinie, est en train de la flairer. Sa main s’avance pour le caresser. L’animal, docile, se laisse faire. Le contact avec la fourrure soyeuse lui fait du bien, lui permet petit à petit de prendre contact avec la réalité. Pourquoi est-ELLE assise par terre, au milieu de la forêt ? Des cris la font sursauter : « Toby, où es-tu Toby ? Toooobyyyyy ? ». C’est une voix de femme, un peu trop aigue, inquiète, qui s’approche : « Ah, te voilà Toby, que fais-tu là ? » « Madame, ça va ? Madaaaame, vous allez bien ? »

ELLE n’a pas la force de répondre, enfuit sa tête dans les poils du chien et pleure. Les larmes se déversent par à-coups. ELLE aimerait rester des heures ainsi, à ne rien penser, à sangloter, tout contre la chaleur que dégage le corps tout doux de l’animal.

La femme s’approche lentement, elle s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et lui demande : « Je peux faire quelque chose pour vous ? Vous avez l’air d’aller mal ! J’ai ma voiture au parking, je peux vous emmener à l’hôpital. »

ELLE n’arrive pas à se détacher du cou du chien auquel elle s’agrippe de toutes ses forces. Souhaitant que le temps s’arrête et  pouvoir rester là, ne plus bouger, ne plus penser, n’avoir rien à expliquer.

La femme insiste, d’une voix calme et ferme : « Madame, que vous est-il arrivé ? Qui vous a fait du mal ? Je peux vous aider, vous emmener pour vous faire soigner. Madame ? Madame ! »

Douloureusement, ELLE lève la tête et aperçoit le visage d’une très jeune femme, vêtue d’un survêtement coloré, tout juste la vingtaine, les cheveux tirés et serrés dans une queue de cheval. Elle semble très préoccupée.

« De l’eau ! J’ai très soif : vous avez de l’eau ? ». La jeune femme cherche dans son sac à dos et en extrait une gourde en plastique, remplie d’eau. Elle la lui prend brusquement des mains, ouvre le capuchon et se met à boire à grands gorgées. Le liquide coule dans sa gorge et  sur son cou, tellement ELLE boit avidement. Cela la rafraichit, lui fait du bien et enlève ce goût métallique et amer si désagréable, qui la dégoutait.

-          « Je ne veux plus jamais le voir, plus jamais, plus jamais, plus jamais »

-          « Qui vous a fait ça ? »

-          « Damien, mon compagnon. Je ne veux plus retourner avec lui. » « Cela faisait des mois que je me disais que je devais partir. Des mois. Mais là, ce matin ! »

Un sanglot l’interrompt. A bout, ELLE n’arrive plus à parler. Des images, dont ELLE ne veut pas, l’envahissent. ELLE aimerait que le temps s’arrête et pouvoir disparaître. Ne plus se souvenir. Tout à coup, une phrase s’impose dans ses pensées : « Sur les pavés la plage », le slogan de mai 68. Voilà ce dont ELLE a envie : partir loin au bord de la mer, marcher dans le sable, jouer avec les vagues. Vivre cette émancipation tellement espérée, cette libération du joug patriarcal demandée par les féministes - dont le mouvement est né au lendemain de ce qui semblait être une rupture sociale, perçue comme cruciale -, lui paraît aujourd’hui comme fort lointaine.  

La femme insiste : « Pouvez-vous vous lever ? Marcher ? Vous pouvez vous appuyer sur moi. Il faut aller à l’hôpital. Madame, il le faut. » Péniblement, ELLE se lève, lui tend la gourde vide et s’appuie effectivement sur sa sauveuse. Elles avancent avec précaution, à petits pas. Sa tête lourde, lui tourne. Ses jambes ont du mal à la soutenir. ELLE se laisse pratiquement porter. Elles avancent silencieuses et ELLE lui en est reconnaissante : pas envie d’expliquer, de se souvenir. ELLE a besoin que quelqu’un prenne des décisions à sa place, la prenne en charge.

Arrivées enfin à la voiture, la femme ouvre la portière arrière et lui propose de s’allonger sur la banquette. Le chien s’installe en bas, entre les sièges, et pose sa tête près d’elle. Cela la rassure. « Je vous emmène aux urgences, à Foch ». C’est la dernière chose qu’ELLE entend avant de sombrer. Trop de douleurs, trop d’efforts l’ont épuisée.

Seule dans un lit d’hôpital, attachée à une perfusion, ELLE reprend connaissance. Après un moment d’incertitude, tout lui revient : Damien, les coups, le réveil à l’aube alors qu’il la force. Leur trois années de vie commune se déroulent dans sa tête.

Ce jour-là, ELLE se promenait dans le quartier de Saint-Germain des Prés, à Paris. ELLE s’était arrêtée passage de la Cour du Commerce Saint-André, pour boire un petit noir, à une des terrasses installées sur les côtés de la petite rue pavée.

ELLE avait toujours aimé s’y retrouver comme dans une bulle loin du brouhaha de Paris. Elle en connaissait les pavés sur lesquels marcher devenait difficile, notamment avec des talons. C’était amusant d’observer les touristes qui s’y tordaient les pieds. A entendre leurs petits cris agacés. A chaque fois, ELLE pensait à la Révolution qui avait eu lieu dans le quartier, aux barricades dressées avec ces blocs de pierre et se disait que les rues asphaltées étaient désormais bien mornes, à l’instar des espoirs qu’avait soulevé la jeunesse de l’époque.

Peu avant sa pause-café, ELLE était passée à La Librairie des Femmes non loin de là, où ELLE aimait acheter des livres et voir des expositions. ELLE avait repensé aux histoires autour d’Antoinette Fouque et de son groupe Psy & Po. Comment les féministes elles-mêmes pouvaient-elles s’entre déchirer ? Ce jour-là, ELLE avait le vague à l’âme, en pensant à tout de chemin à parcourir pour arriver à une véritable équité. Ses pensées allaient vers ses patientes qui souffraient de dépressions ou avaient des crises d’anxiété, par suite des violences subies, souvent de la part de leur compagnon. Il s’est mis à pleuvoir à verse et les pavés sont devenus encore plus glissants que d’habitude. ELLE est assise, devant une petite table en fer forgé, à lire des messages sur son smartphone tout en sirotant son café quand, soudainement, un homme déboule en courant, glisse et se raccroche maladroitement à sa table, balayant la tasse et le téléphone au passage. Ce dernier se fracasse sur le sol. L’homme retrouve rapidement son équilibre, ramasse l’appareil et constate que l’écran en est fêlé. Il le lui tend, en se confondant en mille excuses, tout en expliquant qu’il était pressé et lui laisse sa carte de visite, bredouillant qu’ELLE n’hésite surtout pas à l’appeler et qu’il prendra en charge la facture de la réparation. Alors que le garçon de café s’approche pour ramasser ce qu’il reste de la tasse et la soucoupe, dont les morceaux blancs contrastent sur le noir luisant des pavés, l’homme s’éloigne d’un pas leste.

Interloquée, secouée par la soudaineté de l’évènement, ELLE ne l’a même pas entendu dire qu’il va lui apporter un autre café. La carte de visite, sobre, avec des lettres en relief indique : Damien Baillard, psychanalyste.

Encore un peu sonnée par ce qu’ELLE vient de vivre, ELLE essaye en vain de faire fonctionner son téléphone : le coup lui a été fatal, l’écran est tout noir, zébré d’une ligne lumineuse. Cela tombe mal, car il contient l’agenda avec tous ses rendez-vous de sophrologue ainsi que des informations sur sa clientèle. ELLE décide donc de se rendre à la boutique la plus proche, d’y laisser l’appareil en réparation et trouver un moyen de remplacement. Mais cela lui risque de lui faire perdre du temps, car il y a toujours au moins une demi-heure d’attente pour être reçue.

Finalement, tout s’est passé rapidement. ELLE a acheté un téléphone de base, en attendant la réparation du sien et a pu arriver à temps pour son premier rendez-vous de l’après-midi. Quelques jours plus tard, ELLE a appris par SMS, que son appareil était réparé. Comme il n’était pas assuré, la facture a dépassé largement ce qu’ELLE avait imaginé ce qui, additionné à l’achat de portable rechargeable, a représenté une somme importante et qui a fait qu’ELLE s’est décidée à appeler Damien Baillard pour lui demander le remboursement de ses dépenses.

Lorsqu’il a décroché, ELLE a immédiatement flashé sur sa voix grave et posée. Il l’a rassurée : il paierait sans problème. Puis, lui a proposé un dîner afin de lui donner la somme en liquide. ELLE a un peu hésité, trouvant plus simple le virement proposé au départ. Face à son insistance, ELLE a fini par se décider lorsqu’il lui a demandé si elle était végétarienne comme lui. Pourquoi pas ? Un dîner avec un homme somme toute probablement intéressant, pouvait être une bonne chose. Cela faisait plus d’un an qu’ELLE s’était séparée, après plus de cinq années de relation de couple houleuse et, même si ELLE était bien entourée, peut-être que le destin lui apporterait une bonne surprise. ELLE voulait encore y croire.

Le dîner avait été très agréable. Le restaurant très bien choisi et la conversation extrêmement intéressante. De retour chez elle, sa tête était remplie de tous leurs échanges. Damien avait des idées sur la psychanalyse très innovatrices, il admirait le travail et la pensée d’Otto Gross, se disait allié du féminisme et comptait parmi ses patientes, de nombreuses femmes victimes de violences, ce pourquoi il était devenu spécialiste du stress post-traumatique. Tous ces éléments lui avaient inspiré à la fois confiance et admiration. Ils avaient décidé de se revoir le week-end suivant, pour se promener en bords de Seine, à Rueil-Malmaison, où il habitait.

La semaine s’était déroulée tranquillement et le vendredi, comme prévu, il lui avait envoyé un SMS pour confirmer leur promenade du lendemain. ELLE avait apprécié le fait qu’il ne l’ait pas contactée avant, ayant en profonde détestation l’habitude de plus en plus fréquente, lors d’une première rencontre, d’envahir l’autre par de multiples textos.

Ils s’étaient retrouvés au RER où il l’attendait en bout de quai. Ils étaient partis pour une marche délicieuse, à la découverte des lieux où les impressionnistes avaient déposé leur chevalet. Il connaissait une multitude de détails historiques et artistiques qu’il partageait généreusement, répondant à toutes les questions qu’ELLE lui posait, poussée par une curiosité grandissante. Elle-même, était passionnée par la peinture et se réjouissait qu’ils aient autant de points en commun.

Ils avaient fait une halte pour prendre un thé sur la terrasse du Château Chanorier à Croissy. Là, il avait pris sa main, comme par hasard, tout en parlant passionnément de la région où il vivait depuis 10 ans, qu’il adorait. Il avait évoqué son appartement, avec vue sur le Parc de Bois-Préau, non loin d’une forêt merveilleuse, avec un étang, où il aimait se promener régulièrement.

Quelques mois plus tard, ELLE quittait son studio dans le 11e, s’installait chez lui et commençait de longs trajets en bus puis en RER et en métro, pour rejoindre son cabinet en plein Paris. ELLE rentrait souvent fatiguée et elle devait préparer le dîner, pendant que lui écrivait des articles ou des conférences, un casque avec de la musique sur les oreilles. Elle devait se faire discrète, attendre qu’il soit prêt et décide de la rejoindre, pour dîner ensemble. Ce n’était jamais à la même heure. Parfois, elle devait l’attendre jusqu’à presque minuit. Elle avait essayé d’expliquer que c’était vraiment tard, qu’ELLE était épuisée et que le lendemain, ELLE devait travailler. Pour réponse, il la poussait à quitter son cabinet de sophrologie dans Paris, de s’installer avec lui et de ne travailler que les matins, puisqu’il ne consultait que de 14h à 18h. Quand il finissait de recevoir sa patientèle, il prenait le temps de passer ses notes au propre, puis il se mettait à écrire jusqu’à ce que la faim l’amène à s’arrêter et aller dîner.

Souvent, ELLE allait se coucher sans lui, éreintée, ne sachant pas à quelle heure il venait la rejoindre. Il se glissait dans le lit et commençait à la caresser. Il exigeait qu’ELLE dorme nue et il aimait la prendre, alors qu’ELLE était entre sommeil et éveil. Assommée de fatigue, ELLE se laissait faire. Au tout début de leur vie commune, cela lui avait paru excitant, mais rapidement ELLE avait exprimé que le fait que c’était quasi systématique et qu’ELLLE était très fatiguée, faisait que, non seulement ELLE n’y trouvait pas de plaisir, mais cela lui faisait souvent mal. Il l’avait écoutée, lui avait promis de faire plus attention, ce qui s’était traduit par l’usage de lubrifiant, d’interminables caresses intimes qu’ELLE ne supportait plus et lui faisait réclamer qu’il termine vite.

En s’installant avec lui sont rêve était de faire de multiples balades dans la région, pendant les week-ends. Malheureusement, il avait décidé qu’ELLE ne pouvait pas les faire seule. L’hiver étant arrivé rapidement, il préférait rester à la maison, à lire ou à écrire, toujours le casque sur les oreilles. À tout moment, il pouvait se lever, la chercher dans la maison et vouloir une relation sexuelle. Il n’acceptait aucun refus : qu’ELLE soit au téléphone, en train de lire, ou de passer l’aspirateur ou les bras chargés des courses pour la semaine. ELLE, l’intellectuelle, la brillante étudiante, s’était vue se transformer peu à peu en « fée du logis » et « esclave sexuelle ».

Progressivement, les mots gentils à son égard, avaient été supplantés par des reproches :« tu n’es bonne à rien », « tu es tout le temps fatiguée », « tu cuisines vraiment mal », « tu es incapable de prendre plaisir lorsque nous faisons l’amour », « tu n’as aucun conversation ». Il donnait son avis sur tout, l’amenant à se maquiller, à porter des talons hauts et uniquement des robes, ELLE qui aimait les vêtements confortables et détestait toute sophistication. Lui imposant des lectures, des films et documentaires à voir. ELLE ne savait pas situer le moment où tout avait basculé : peu à peu ELLE s’était éloignée de ses ami.e.s car, trop fatiguée, elle n’arrivait pas à rester dans Paris après son travail, ni d’y retourner le week-end pour les rejoindre. Ses parents et sa sœur vivaient à Nantes où elle n’était pas retournée depuis qu’ils vivaient ensemble. Elle avait passé toutes les fêtes de Noël avec lui, dînant au champagne, dans d’excellents restaurants de la région. Il lui avait offert des bijoux magnifiques, la remerciant pour tout l’amour qu’ELLE lui donnait.

ELLE, la femme forte et fière d’avoir réussi à s’installer à Paris, de s’être constitué une belle clientèle comme sophrologue, qui avait un cercle d’ami.e.s avec lesquel.le.s elle aimait sortir le soir, organiser des repas, des visites, des promenades et des petites escapades dans d’autres pays, se retrouvait épuisée, se sentait vieille à 35 ans, peinait à réfléchir à autre chose que les repas à préparer, les vêtements, les sorties qui lui ferait plaisir, à lui, l’homme qui avait envahie sa vie et détruit sa liberté. Sa meilleur amie la poussait à le quitter, mais ELLE s’en sentait incapable. ELLE pensait l’aimer et s’imaginait surtout complètement nulle, dans l’impossibilité de vivre sans lui.

Un jour, où ELLE avait laissé brûler la quiche qu’ELLE avait amoureusement préparée, oubliant de bien mettre le minuterie du four, alors qu’il était plus de 22 heures et qu’il ne daignait toujours pas à sortir de sa labeur d’écriture. Elle s’était endormie, en essayant de suivre un documentaire sur un roman retraçant la vie de Otto Gross, qu’il lui avait fortement recommandé de voir, pour en parler ensuite.  L’odeur du brûlé l’avait réveillée, ELLE s’était précipitée dans la cuisine envahie de fumée signant son passage par une tâche noirâtre sur le plafond blanc. Alors qu’elle essayait de tout nettoyer avant qu’il n’arrive, en se demandant ce qu’elle allait pouvoir préparer à la place de la quiche, il avait débarqué silencieusement derrière elle, s’écriant : « mais tu es nulle ma chérie, vraiment trop nulle ». Elle s’était retournée, une éponge dégoulinant d’un liquide brunâtre à la main. Il l’avait giflée, pris l’éponge et l’avait passé sur son visage, la traitant d’incapable et de bonne à rien. Puis, il l’avait laissée là, complètement anéantie par ce qu’ELLE venait de vivre et il était retourné dans son bureau. Assise à même le sol, ELLE s’était mise à pleurer, sans comprendre ce qui venait de se passer. Après un long moment, ELLE s’était relevée, avait continué à nettoyer, puis était partie se doucher et se coucher sans manger. ELLE ne savait pas à quelle heure de la nuit, ELLE avait senti les caresses qu’elle appréhendait tant, se poser sur son corps. Elle avait subi, encore une fois, les assauts de cet homme, si prévenant et correct au début de leur relation, devenu insidieusement, un être malsain et maltraitant.

Les jours se poursuivaient ainsi. Toute son énergie avait pour but d’essayer de le contenter et d’éviter sa colère. ELLE continuait à travailler à Paris, parfois au bord de l’épuisement, mais elle avait vraiment besoin de sortir de son enfermement. ELLE avait tenu bon, malgré la pénible insistance de Damien, en refusant de venir s’installer dans son cabinet de Rueil-Malmaison. ELLE essayait de ne rien laisser transparaitre de sa souffrance, bien que de nombreuses personnes se soient étonnées de son amaigrissement et de sa pâleur, ainsi que du fait qu’elle n’avait plus jamais de temps pour sortir.

 

Jusqu’à ce matin, à l’aube où il l’avait réveillée par ses caresses. Pour la première fois, tout son être s’était révolté et elle s’était dressée sur le lit, hurlant : « NON, arrête, je n’en peux plus, j’ai sommeil, j’ai besoin de dorm … ». Elle n’avait pas pu terminer sa phrase. Une violente gifle l’avait interrompue, suivie d’une série de coups partout sur son corps. Il l’avait bloquée, lui tenant fortement les poignets, et pesant de tout son poids, il l’avait prise brutalement, la déchirant au passage, parce que tout son corps refusait ce viol, se raidissant et se fermant. Elle n’avait pas résisté, impuissante, complètement sidérée, spectatrice de cet assaut brutal. Lorsqu’il eut fini, il lui avait tourné le dos et s’était endormi. ELLE était restée un long moment, inerte : son entre-jambe était en feu, douloureuse et ELLE avait terriblement mal au bas ventre. Puis, ELLE était revenue à elle, s’était levée, avait enfilé un jean et un t-shirt et était partie. ELLE avait marché des heures, droit devant, avec l’image récurrente des pavés noirs, luisants de pluie, le jour de leur rencontre. Se répétant en boucle, un slogan qu’elle avait scandé lors du rassemblement #metoo Place de la République, le 29 octobre 2017 : « Nous ne sommes pas des trous, Femmes révoltons-nous ! ».

 

 

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Commentaires: 1
  • #1

    fred (samedi, 07 décembre 2019 23:49)

    merci pour ce texte, très juste, fort et sensible.